La révolution qui n'a rien changé



"Ils ont jeté les banquiers en prison, fait tomber le gouvernement, n'ont pas remboursé leurs dettes et ont réécrit la Constitution de leur pays."

Je n'en peux plus d'entendre cette idéalisation de la gestion de la crise financière qui a touché l'Islande en 2008, souvent utilisée par des médias et hommes politiques "orientés". Le plus absurde, c'est lorsque l'Islande, qui est un pays libéral, est citée en exemple par les altermondialistes ou partis populistes…

J'adore l'Islande. Ce pays reste mon refuge, celui où tous mes sens se reconnectent à la nature. Et elle reste mon modèle en matière de parité, de tolérance, de folie douce, de courage. Mais je déteste le prosélytisme à son égard. Rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Retour sur la révolution des casseroles qui n'a pas vraiment changé la relation (toxique ?) que les Islandais entretiennent avec l'argent.


Vík í Mýrdal


De 1995 à 2008, c'est l'époque de la démesure et de la frénésie. L'Islande est enfin sur la carte du monde des puissants qui créent des milliardaires. Les banquiers se sont baptisés les "néo-Vikings", leurs établissements pèsent 10 fois plus que le PIB du pays, la croissance prend 5% annuellement, le chômage est inexistant, l'économie est fondée sur le crédit et l'endettement.


Reykjavík 


En octobre 2008, les banques s'écroulent d'avoir trop spéculé et ne peuvent refinancer leurs dettes. C'est la banqueroute. En une semaine, 2/3 d'entre elles sont renationalisées et la monnaie dévaluée: les prix s'envolent et l'inflation atteint 15%. Les Islandais sont pris de panique, se mettent à faire des provisions et l'on voit le retour aux valeurs paysannes de la nation. On se remet à cultiver ses légumes, la laine polaire devient un luxe remplacé par le lopapeysa, le célèbre pull islandais tricoté en laine lopi.




Derrière ce côté bucolique, c'est un drame pour la majorité des gens ayant contracté un crédit. Avant 2008, les taux d'intérêt étaient d'environ 5% suivi d'une indexation sur l'inflation. De plus, ces emprunts étaient mixés avec couronnes islandaises et devises étrangères (yen, euros, etc.) Avec la dévaluation imposée de la monnaie nationale et l'inflation, certains clients de ces établissements bancaires se sont retrouvés avec des sommes à rembourser plus importantes que le montant emprunté ! Quel autre choix que d'hypothéquer son bien au créancier ? Beaucoup ont tout perdu, d'autres ont refait leur vie à l'étranger.


Aéroport de Keflavík 


Les politiciens en exercice sont désignés coupables. Une centaine de manifestants vient exprimer sa colère au pied de l'Alþingi, le Parlement situé sur la place Austurvöllur à Reykjavík.


L'Alþingi sur la place Austurvöllur


Comme souvent dans l'histoire, le mouvement prend sur un détail surprenant. La police demandant aux gens de faire moins de bruit car ils empêchaient les parlementaires de travailler, les Reykjavikois furent surpris de la mauvaise isolation sonore du bâtiment. Réalisant qu'une petite manifestation non-violente suffisait à perturber la bonne tenue d'une réunion, ils sont revenus par milliers avec des ustensiles de cuisine: la révolution des casseroles était née !




En quelques jours, le premier Ministre Geir Haarde et son gouvernement démissionnent, une première dans un pays où l'on ne se révolte pas !

Ce fut ensuite au tour des banques d'essuyer la colère de la foule. Face à cette crise sans précédent, l'Etat est resté impuissant, une grande partie des avoirs islandais étant à l'étranger au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas. N'ont pu être garantis que les avoirs islandais encore dans le giron nordique. Par référendum, les Islandais ont alors refusé de payer leur dette de 4 milliards auprès des banques britanniques et néerlandaises. L'effort demandé était de 100 euros par mois et par habitant jusqu'à remboursement total. Mais par une entourloupe juridique, les banques européennes ont néanmoins réussi à faire geler les avoirs "Icesave" présents dans leurs établissements en utilisant une loi anti-terroriste, humiliant encore plus nos Vikings déjà meurtris.

Au final, seule une partie de la dette a été effacée, mais certainement pas l'intégralité comme le font croire certains.

Et si le directeur de la banque Landsbanki a été condamné à 12 mois de prison avec deux autres cadres qui ont pris 9 mois, ce fut dans des cellules VIP. À ce jour, les personnalités jugées coupables de l'effondrement du système possèdent toujours le plus gros du business en Islande.


Reykjavík 


L'autre idée récurrente est celle du peuple ayant repris les commandes de sa destinée.

Cette déroute a touché au portefeuille mais fut aussi un choc mental. Les insulaires voyaient leur île comme un pays pur et honnête. Finalement, ils n'étaient pas si différents des autres.

Mais ils restent un peuple optimiste ! Et si cet événement douloureux était le moment de reprendre la main ? Élu pour 4 ans et sans concertation populaire dans la prise de décision, le Parlement fut considéré comme omnipotent et anti-démocratique. L'idée de réécrire la Constitution datant de 1944 fut alors perçue comme la solution.

Quand le rapport sur cette crise fut remis en avril 2010, le théâtre national se transforma alors en agora citoyenne. Une trentaine de personnes venant de tous bords se réunirent pour modifier le texte fondateur de la République d'Islande. Faute d'accords entre les participants, ce projet n'a jamais vu le jour, pouin pouin pouin...


Leifur Eiríksson et l'église Hallgrímskirkja


Alors comment s'en est sorti le pays si ce n'est par la dissolution totale de ses dettes ou l'arrivée du peuple au pouvoir ? Par le courage et la volonté de tout un peuple.

Longtemps soumis au royaume du Danemark, les Islandais ne sont indépendants que depuis 75 ans. Ils ont conservé dans leur mentalité cette bravoure paysanne des pauvres qui dit qu'il faut travailler dur pour s'en sortir et ne jamais considérer les choses comme dues. Rappelons que nous sommes en terre protestante...Jusque-là jamais confronté au chômage, l'idée d'y être allait à l'encontre de leur manière d'être. Beaucoup ont d'ailleurs plusieurs emplois. L'espoir est venu qu'en se relevant tous les manches, on s'en sortirait. Þetta reddast !

L'Islande est une petite nation de 330 000 âmes, très solidaire, où il est plus facile de placer quelqu'un en difficulté financière dans son réseau. Cette forme de favoritisme mettra ultérieurement un autre aspect de la culture islandaise en lumière: la corruption, la plus élevée de Scandinavie (mais c'est un autre sujet)

Le pays s'est donc en partie relevé grâce à ses habitants et à l'essor du tourisme en constante augmentation depuis l'éruption de l'Eyjafjallajökull en 2010.


Eyjafjallajökull


10 ans après, tout le monde semble avoir oublié: les gens dépensent et aiment ça. Pour assouvir rapidement leur besoin d'argent, ils exploitent désormais le filon du tourisme à fond. Des hôtels et des boutiques de souvenirs sortent de terre un peu partout et défigurent la capitale, quand ça n'est pas leurs sites naturels.


Le visage actuel de Reykjavík


Les choses étant revenues à la normale, tout le monde a repris sa petite vie. Les partis politiques ont légèrement été refondés mais les mêmes têtes sont toujours là, essuyant scandale sur scandale sans jamais démissionner.

Le Premier Ministre qui avait été jugé pour négligence s'est recasé comme Ambassadeur d'Islande aux Etats-Unis.

Et les erreurs liées à un trop gros appétit semblent inéluctablement vouées à se reproduire. Je parie sur des complexes hôteliers à moitié vides dans les prochaines années, le tourisme enregistrant sa première stagnation de la décennie.

"Þu getur rúið oft en þu fláir bara einu sinni". Ce proverbe islandais dit " Tu peux enlever la laine souvent mais tu ne prends la peau qu'une fois." À méditer.


Retrouvez le podcast de l'émission "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture consacrée à la crise islandaise ici.

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